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LA« OUAHDA» Pour ceux qui n’ont pas connu cette fête, je vais essayer de la raconter. Une ouahdaest une grande fête, d’un ou de plusieurs douars. Celle de Sidi-Daho, à côté de Saint-Hippolyte (Mamounia pour les arabes) a laissé des traces indélébiles dans ma mémoire et dans celles de ceux qui y ont participé ou y ont été invités, car c’était quelque chose de grandiose. Mon grand-père paternel, contemporain de celui qui deviendra Maraboutde Sidi-Daho, arrière grand-père de Mohamed Mokkedem, réalisateur en 1993 d’un film sur Mascara, possédait le moulin qui se trouvait à la cascade de l’oued Sidi-Daho. C’est là que mon père, ses frères et soeurs sont nés. J’ai toujours eu une grande place privilégiée dans ce douar, en raison de mon ascendance. Les habitants du douar avaient du mal à prononcer mon nom et c’est djelben (petit pois) au lieu de Gilbert, qu’ils m’appelaient. À cette époque, les arabes des douars n’avaient pas de nom patronymique (le fameux S.N.P.) et je leur avais donné des surnoms, surtout pour un grand ami de mon père, que je nommais Mostéfa Ballout, parce que son gourbiétait près du grand chêne, au bout du plateau de Sidi-Daho ; il y avait aussi Safsaf, qui habitait près des peupliers, ou encore Labib Sarsar, qui avait le moulin près de la source, etc… (source qui a fait couler beaucoup d’encre, quand elle a été captée pour alimenter Mascara) Lors de la lune de septembre, c’était la fête du village, et ils organisaient une Ouahda, sorte de repas pantagruélique, où on trouvait pour commencer une chorba bien assaisonnée de sauce piquante et de kosbor (coriandre ou persil arabe) puis un couscousavec beurre rance, juliennes, ces petits bonbons en sucre multicolores, et raisins secs comme il se doit, le tout arrosé de petit lait (l’ben). Suivait un méchoui, et comme dessert, raisin et figues fraîches. Comme invités, on trouvait dans l’ordre mon père et sa famille, le Sous- Préfet, l’Administrateur de la Commune Mixte, le Maire de Mascara, le Commandant d’Armes, et les diverses autorités civiles et religieuses. Quand tout le monde avait bien mangé, roté, et piqué (en douce) une petite sieste, commençait la fantasia. Le plateau de Sidi-Daho, dans sa plus grande longueur, a près d’un kilomètre. Il faut reconnaître que les arabes sont de très bons cavaliers. Ils venaient de Sidi-Daho, d’Aïn-Farès la bien nommée, puisque en arabe, c’est la source du cavalier, d’El-Bordj, etc… Certaines années, on en a vu qui venaient du Maroc. Il fallait voir ces dizaines de cavaliers foncer les uns sur les autres, avec force coups de fusils de tous calibres, de tromblons, chargés uniquement en poudre. C’était un vacarme épouvantable, qui était entendu jusque sur les bords de l’oued Fergoug, qui n’est autre que le prolongement de l’oued Sidi-Daho, quand il devient souterrain. Mais au bout de quelques minutes, l’odeur de la poudre enhardissait les cavaliers, qui finissaient par sortir les yatagans et autres sabres, et le simulacre de bagarre se terminait toujours par le coup de tromblon du Marabout. Bien sûr, on relevait des blessés, soit à coups d’armes blanches, ou bousculés par les chevaux, mais rien de grave, quelques gouttes d’éther et quelques bandes Velpeau fermaient les blessures. Les soins étaient donnés la plupart du temps par le Docteur Vaugien, qui était lui aussi invité. Il était très populaire dans les Béni- Chougrane, car il se déplaçait facilement dans la région. La fête se terminait à la tombée de la nuit. Bien que l’alcool soit interdit en principe aux musulmans, on en voyait bien quelques-uns rentrer chez eux en titubant quelque peu. |